POUR ÉCOUTER LA CHRONIQUE

Parti courir, no 41, 3 août 2020.

Je suis parti courir. En pensant à mon voisin, Le Pic, décédé ce matin. À 60 ans, après quelques jours dans une unité de soins palliatifs. Il est mort d’une maladie qu’il avait laissé l’envahir sans trop chercher à se faire soigner. « Un têtu », nous a dit son père. Une attitude qui l’a généralement bien servi mais pas cette fois. Un cancer, ça peut être têtu en maudit aussi.

Je connais Le Pic depuis 2007, quand nous avons acheté cette maison. Les vendeurs nous avaient avertis : le voisin, il a l’air un peu spécial mais il est bien correct. Faites pas le saut.

On a quand même fait le saut.

On n’est pas surnommé Le Pic pour rien. Gros comme un clou avec une masse de cheveux de plus en plus gris. Je lui disais qu’en vieillissant, il ressemblait à notre chat Gaston. Il ne le prenait pas mal, c’était un gros fan de Gaston. Une allure de « toffe » qui fondait rapidement quand on apprenait à le connaître. Un bon gars. Un vrai bon voisin. Un personnage.

Pour plusieurs de mes amis, Le Pic c’est une légende, un rappel du Chambly de leur jeunesse. Le genre qu’on appelle familièrement « un p’tit bum ». Il ne l’a pas eu facile. Pas beaucoup d’école, les petites jobs, les affaires un peu limite. Assez pour qu’il doive passer quelques weekends dans ce qu’il appelait par dérision son camp de vacances : Bordeaux. Rien de très sérieux. Il en parlait avec un sourire en coin, comme on parle d’un test qu’on a réussi.

Mais pour son entourage, dont on avait la chance de faire partie, il était droit comme un i. Dès qu’on s’absentait, on avisait Le Pic et malheur à quiconque s’aventurait sur notre terrain. Il avait intérêt à montrer patte blanche. En hiver, on trouvait en arrivant la cour impeccablement soufflée. C’était d’ailleurs le mécano de ma propre souffleuse, une vieille affaire qu’il a gardée en marche avec des tie-wraps, du duct tape, des « straps » usagées et une douzaine de jurons. Je crois bien qu’elle aussi, elle a fait son dernier tour du terrain. 

Pic aimait les moteurs, le son de moteurs. Il avait eu des motos dans sa jeunesse. Il s’était d’ailleurs solidement planté sur l’une d’entre-elles. Sa carrière sur route s’était arrêtée là. Alors il se reprenait sur la souffleuse et surtout sa tondeuse tracteur, bruyante comme un Boeing au décollage. Un vieux Boeing. Il aimait le son de mon ancienne MG, il aurait adoré celui de la Triumph. Je lui avais promis un tour, « quand tu iras mieux ». On appelle ça les occasions manquées. 

À bien du monde surpris par l’apparence du Pic, j’ai dit que c’était une affaire de circonstances. Dans un autre contexte, il aurait pu faire plein de chose. Il était drôle, allumé, informé. Si comme Gaston il a sept vies, je serais curieux de voir ce qu’il fera de la prochaine.

Alors, pour les gens d’En Haut, aujourd’hui vous allez en voir arriver un que vous pourriez engager comme gardien, il est excellent. Mais il a une drôle d’allure. Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous a pas avertis.

Faites pas le saut. 

Catégories : Août 2020