Parti courir no 133, 12 septembre 2026

Note : Parfois, mon imagination s’emballe. Je vois quelque chose et je me mets à imaginer une suite basée sur l’impression faite par un paysage, un nom, une musique ou un événement. Parfois, par un heureux hasard, plusieurs de ces éléments s’entrechoquent et me fournissent la matière à une histoire. Parfois, ces histoires ne peuvent s’écrire que dans un certain style.

Dans celle qui suit, je reprends un personnage utilisé dans une précédente chroniques (No 92, « La moitié gauche de la violoniste ») pour raconter, à la façon d’un roman policier, une histoire inspirée par une série d’événements.

À la fin de la chronique, je vous donnerai les « vrais » événements qui m’ont inspiré ce nouvel épisode des aventures de l’inspecteur Bill Bracken.

Je suis parti courir. Après une carte d’affaires dans le fouillis de mon tiroir réservé aux « affaires qui ne serviront jamais mais que je n’ose pas mettre à la poubelle ». Je me souviens y avoir lancé la carte de ce collègue montréalais rencontré lors du tournoi de golf -bénéfice de la « Fondation de soutien aux musiciens ».

On nous avait placé dans le même quatuor parce que nous étions les deux seuls policiers à y participer. Moi, pas le choix, quand on est chef de police d’une petite ville, on doit faire des relations publiques. Lui, parce qu’il était devenu une célébrité dans le monde de la musique pour avoir résolu une affaire tordue impliquant une violoniste de l’OSM dont on avait retrouvé une moitié du corps à Montréal et l’autre à Londres.

Le gars était modeste, bon golfeur et pas bavard. Pas le genre à se vanter. Il avait fallu tous les moments d’attente sur le terrain (c’est interminable ce genre de tournoi) et toutes mes questions pour qu’il finisse par admettre qu’il était bien l’inspecteur Bracken.

On s’était quitté au cocktail, il retournait en ville. Je lui avais demandé sa carte d’affaires. Les crimes graves sont rares à St-Hyacinthe et ceux qui s’y produisent se démarquent généralement par leur grande banalité mais, sais-t-on jamais.

Justement, j’avais un beau cas de « sais-t-on jamais » sur les bras. On avait retrouvé ce matin dans un champ de La Présentation, le corps d’un musicien argentin porté disparu depuis quelques semaines. Il devait donner un concert de bandonéon (j’avais appris que c’est un genre de petit accordéon) à St-Hyacinthe mais ne s’était jamais présenté.

Comme si « un musicien argentin disparu trouvé mort dans un champ en rase campagne » n’était pas suffisamment bizarre, mes enquêteurs avaient ajouté ceci : le gars s’était noyé. Oui, noyé! Je passe sur les détails mais mes hommes avaient vu suffisamment de noyés dans leur carrière pour ne pas s’y tromper. Le corps avait été sommairement enterré mais la pluie abondante des derniers jours avait lavé le champ et exposé le cadavre.

Au debriefing d’équipe, on avait eu beau retourner dans tous les sens « musicien, argentin, noyade et champ » sans arriver à trouver une logique. À bout de ressources, je m’étais souvenu de Bracken. S’il avait réussi à retrouver l’assassin découpeur d’une violoniste, il pourrait peut-être nous aider?

La carte d’affaires était, évidemment, tout au fond du tiroir. Bracken avait bonne mémoire, il se souvenait du golf et de moi. Bien que passablement occupé, il avait accepté de nous donner un coup de main. Nous nous sommes donnés rendez-vous pour le lendemain sur la scène de crime, à La Présentation.

–              Chef Thiboutot!

–              Inspecteur Bracken! Merci d’avoir fait le chemin jusqu’ici.

–              Vous savez, quitter le centre-ville par cette chaleur, ce n’est pas une pénitence.

(Sponténament, nous nous étions interpellés par nos titres. Sûrement le fait de se retrouver devant une zone de crime plutôt que sur un tertre de départ).

–              Juste pour être certain… c’est bien ici, dans ce champ, que vous avez retrouvé… un noyé?

–              Oui, avec la rivière Yamaska qui traverse la ville, nos policiers sont familiers avec les décès par noyade. La surprise évidemment, c’est qu’on est à environ 10 kilomètres de la rivière… Selon le pathologiste, la noyade remontait à environ deux semaines.

–              Ouais. Le corps a été transporté à la morgue?

–              Je pensais vous y amener après.

–              Bonne idée. Laissez-moi marcher un peu autour et on y va.

Voir Bracken déambuler sur une scène de crime permettait de comprendre pourquoi on appelle ce genre d’enquêteur « un fin limier ». Il avait des allures de chien de chasse reniflant les lieux à la recherche d’une trace. Après de longues minutes, Il s’est redressé

–              C’est bon, on peut y aller!

–              Suivez-moi, on va au centre-ville, la morgue se trouve à l’hôpital.

15 minutes plus tard, nous étions à l’entrée de l’établissement.

–              Département de pathologie… c’est ici.

–              Chef! Vous auriez dû nous prévenir, on aurait envoyé quelqu’un au Tim!

–              Toujours aussi drôle, Dr Charbonneau. Je vous présente Bill Bracken de la police de Montréal.

–              Bracken, Bracken, c’est vous l’enquêteur qui fait les choses à moitié, non?

–              Si vous parlez de la violoniste, oui docteur, je n’en ai trouvé que la moitié, c’est bien vrai.

–              Mais c’était suffisant. Bravo, belle enquête. Vous venez aider nos amis locaux?

Déjà que je n’étais pas le plus grand fan du docteur Charbonneau (est-ce que les pathologistes ont des fans?), j’avais l’impression qu’il en mettait un peu fort sur l’admiration devant Bracken, sans doute pour me diminuer, moi le patron d’un corps policier de banlieue. Je me suis permis de l’interrompre :

–              Docteur, nous n’avons pas de temps à perdre. Sortez donc le corps du noyé.

Charbonneau approcha de nous une civière et retira le drap. Je fis les présentations :

–              Voici notre homme, José Ramon de la Fuente, un grand maître du bandonéon invité à St-Hyacinthe par l’Amicale Argentine pour un concert-hommage à son compatriote Astor Piazzolla. Débarqué à Montréal un jeudi, il a dormi à St-Hyacinthe, chez le président de l’Amicale. Sorti seul le vendredi matin pour prendre une marche, il n’est jamais revenu. Nos recherches n’avaient rien donné jusqu’à ce que les fermiers le retrouvent, 15 jours après sa disparition.

Bracken s’était remis en mode « fin limier ». Il tournait autour de la table, examinant (j’irai même jusqu’à dire reniflant) le corps.

–              Dr Charbonneau, vous avez remarqué les mains du défunt? Elles portent des blessures récentes. Je vois de la corne au bout des doigts, ce qui serait normal pour un joueur d’accordéon mais les ongles sont brisés, presque arrachés. L’extrémité de plusieurs doigts est ensanglantée…

–              Curieux en effet. J’avoue que je n’y ai pas prêté attention. Trop concentré sur la noyade je crois.

–              Ça arrive docteur, ça arrive. J’ai l’avantage d’avoir vu beaucoup de cadavres ayant connu une fin tordue.

–              Si on peut parler d’avantage…

–              N’empêche, on apprend à regarder et chercher. Justement, je vois des ecchymoses aux épaules et à la tête. Vous trouvez ça cohérent avec une noyade?

–              Non. À moins que le corps ait été coincé quelque part après la noyade et qu’il ait heurté à plusieurs reprises un rocher, par exemple.

–              Ou encore… il était encore vivant et enfermé lors de la noyade. Les ecchymoses viendraient du fait qu’il a lutté pour s’échapper et cela expliquerait aussi les blessures aux mains.

–               

Jusque- là j’avais écouté, savourant la leçon d’observation servie par Bracken au pathologiste mais la dernière affirmation était beaucoup trop inattendue pour laisser passer :

–              Attentez Bracken. Vous pensez que le gars aurait été enfermé dans un espace clos qu’on aurait rempli d’eau pour le noyer? Seigneur, ce serait terriblement sadique!

–              Ou accidentel. Disons que l’individu se trouvait dans le coffre d’une voiture submergée.

–              Une voiture qu’on aurait dû sortir de la rivière, ça ne serait pas passé inaperçu…

–              Qui parle de sortir une voiture d’une rivière? Hier au téléphone vous me racontiez que plusieurs rues de St-Hyacinthe s’étaient récemment transformées en lacs à la suite d’’un orage d’une rare violence.

–              Oui, des lacs, sans compter les arbres abattus et des amoncellements de grêle.

–              C’était quand?

–              Vendredi le 12,

–              Donc il y a un peu plus de 2 semaines. Le même jour que la disparition du bandonéoniste. Étonnant non?

–              …

Moi qui suis plutôt bavard, j’étais sans voix. Mes yeux passaient de Bracken au corps alors que je faisais une rapide liste des faits :

1.        Au départ, la disparition mystérieuse d’un musicien argentin de passage sur mon territoire

2.        15 jours plus tard, découverte dans un champ d’un corps mal enterré.

3.        Le corps en question… est celui d’un noyé, notre disparu, José Ramon De la Fuente, le maitre du bandonéon.

4.        Selon Bracken, des marques sur le corps laissent penser que De la Fuente était enfermé dans un espace clos, comme un coffre d’auto lorsqu’il s’est noyé et qu’il s’est débattu pour essayer de se libérer.

5.        Le jour même de la disparition du musicien, plusieurs véhicules s’étaient retrouvés immobilisés dans quelques pieds d’eau, dans les rues de la ville, à la suite d’un violent orage.

En quelques heures avec Bracken, j’étais passé de l’escapade d’un musicien réputé excentrique à une disparition qui inquiétait pour finir par un kidnapping qui aurait mal tourné. Pourquoi un musicien? Pourquoi un musicien argentin?

Il me faudrait tout mon p’tit change, beaucoup de travail et, s’il acceptait, l’aide de Bill Bracken pour élucider l’affaire de la noyade du bandonéoniste!

Maintenant, tel que promis, des explications. Qu’est-ce qui m’a inspiré ce tome 2 des aventures de Bill Bracken?

1-       Nous roulions en voiture un peu au hasard. Le soleil frappait fort après une bonne pluie, causant du brouillard. Ça m’a fait penser à une ambiance de roman policier. Un roman policier? À partir de là, j’accumule les faits en ayant en tête « roman policier »

2-       Nous arrivons à La Présentation, en banlieue de St-Hyacinthe. Nous passons devant plusieurs fermes imposantes. Dans l’esprit du roman policier, je me suis dit qu’on pourrait facilement y dissimuler un corps encombrant.

3-       Arrivés à St-Hyacinthe, un orage très fort et subit a causé des inondations et rendu des rues impraticables en raison de l’accumulation d’eau. Suffisamment pour recouvrir la valise arrière d’une voiture? Peut-être.

4-       Nous écoutons en rattrapage « Planète Rajotte » sur l’application Ohdio. Claude Rajotte a toujours des choix musicaux surprenants. Il a fait jouer le musicien argentin Astor Piazzola, grand maître du bandonéon, un petit accordéon au son unique. Mon premier essai de policier parlait d’une violoniste, pourquoi ne pas rester dans le domaine musical avec un bandonéoniste?

5-       José Ramon de la Fuente existe. Il n’est pas bandonéoniste mais plutôt l’entraîneur des gardiens de but de l’équipe de foot de Barcelone (que voulez-vous, j’ai cherché un nom qui sonnait bien!).

6-       Le docteur Charbonneau existe, il fait partie de ma parenté et pratique bien à St-Hyacinthe… mais pas comme pathologiste.

7-       Le légendaire footballeur Lionel Messi devait affronter le FC Montréal avec son équipe de Miami mais il s’est désisté, trop fatigué après la Coupe du monde. Suffisant pour déchaîner un fan de soccer psychopathe et l’inciter à se venger sur le premier argentin qu’il croisera? Peut-être…

J’ai une bonne partie du reste de l’histoire en tête. À suivre? On verra bien…

Note : l’idée d’un texte de fiction suivi de la mention des faits qui ont inspiré l’histoire m’est venu d’une de mes idoles littéraires, Sébastien Japrisot dans son formidable roman « La passion des femmes ». Mettez ça dans votre liste de « à lire »!

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