Parti courir no 134, 10 octobre 2026
Le Gardien de la démocratie
Je suis parti courir. Ce matin, je suis parti courir, par habitude, après mon badge d’Élections Québec, indiquant mon nom et mon poste de « réviseur » au bureau du Directeur du scrutin dans le comté de Chambly. Personnellement, je préfère le titre pompeux que je me suis donné.
Gardien de la démocratie
Rien que ça, Gardien de la démocratie!
Je l’avoue, l’expression « Gardien de la démocratie » ça vient de mon côté un peu cynique qui imaginait la bureaucratie se mettant en place pour organiser le scrutin.
Et pourtant, je sors de trois semaines à Élections Québec Chambly, pas cynique pour cinq cennes. Au contraire, admiratif et fier de voir le déploiement de ressources, humaines et matérielles, que nous nous payons collectivement pour encadrer des élections démocratiques.
Je ne dis pas « nous nous payons » à la légère. Le Directeur général des élections du Québec a indiqué que le vote de 2026 coûtera 127 millions de dollars. Ça peut paraître beaucoup mais pour mettre en contexte, cela représente .07% du budget de la province. Moins de .02% si on le répartit sur les quatre années habituelles d’un mandat.
Uniquement dans Chambly, 522 personnes ont travaillé à cette élection. Certaines quelques mois, d’autres plusieurs semaines, la majorité, évidemment (plus de 300), le jour du scrutin. Multipliez cela par 127 circonscriptions, plus du personnel d’encadrement à Québec et vous arrivez à quelques 70 000 personnes qui veillent à ce que votre vote compte.
Personnellement, j’ai été recruté par mon voisin d’en face, Claude, qui travaille à chaque élection depuis nombre d’année. Il cherchait du personnel pour le comté de Chambly et m’a offert la Commission de révision. J’y ai siégé trois agréables et instructives semaines, à voir à ce que les citoyens soient correctement inscrits sur la liste électorale.
Parlant de liste électorale. Avez-vous une idée du nombre de pages de la version papier de la liste de tout le Québec? Je vous donne une seconde pour y penser… vous pouvez en ajouter encore quelques-unes… vous êtes prêts? 300 000 pages! Heureusement, cette liste est subdivisée par comtés, par bureau et par sections de vote. On n’a donc pas à se promener avec la totale (pour fins de comparaison, Parti courir 2 compte… 282 pages. Je dis ça de même).
Une des premières choses qui m’a frappé, c’est à quel point tout le personnel, peu importe la durée du mandat, prend la chose au sérieux.
On ne badine pas avec les élections, c’est dans la culture de l’organisation. Il y a des règles, on les respecte à la lettre. Ça garanti l’intégrité du processus.
Autre chose qui m’a frappé, c’est le sérieux des citoyens. Dans Chambly, 30% des électeurs ont voté par anticipation. En ligne ou en personne, nous avons traité les requêtes d’environ 600 personnes. Je garde en mémoire la fierté de ce père qui avait amené ses deux filles s’inscrire à la liste électorale. D’un duo de sexagénaires revenus depuis peu au pays après 18 ans au Costa Rica, souhaitant établir leur droit de vote. Ou de ce couple de 90 ans passés, monsieur soutenu par une canne, madame par une marchette qui se sont avancés très lentement jusqu’au bureau pour voter. Escortés par leur fille qui m’a dit à quel point c’était important pour eux de le faire.
Elle n’aurait pas eu à me le dire, ça se devinait
J’ai aussi été impressionné par le nombre d’options qui s’offrent aux québécois et québécoises pour voter, en plus du jour du scrutin. Si vous souhaitez voter, vous le pourrez c’est sûr! Vote par anticipation, au bureau du Directeur de scrutin, hors-circonscription ou hors du pays, à domicile, à l’école, en établissement d’hébergement ou de santé et même en centre de détention.
Détail amusant à ce sujet, si vous commettez une fraude électorale, vous perdez votre droit de vote. Par contre, pour tout autre crime, vous le gardez!
J’ai terminé mon expérience électorale en participant, lundi soir, au dépouillement du vote par anticipation. Il fallait voir tout le sérieux que mettait les équipes à compter les votes. On sort les bulletins des urnes un par un, le scrutateur annonce s’il s’agit d’un vote valide pour un candidat, le présente aux deux autres personnes (secrétaire et assistant) pour confirmer la décision et le bulletin est ensuite placé sur la pile de ce candidat.
Les résultats sont comptés et recomptés, les chiffres ensuite reportés sur des documents officiels, les urnes refermées et les résultats communiqués au bureau du Directeur de scrutin.
(Je vous fais la version courte, dans les faits, c’est pas mal plus long et compliqué que ça).
On m’avait averti que l’on sentait la fébrilité dans le travail de dépouillement. C’est bien vrai et j’ajouterais un certain aspect solennel.
Le lendemain des élections, je repensais à ce travail des dernières semaines en me disant, un peu candidement je l’admets, que notre démocratie est entre bonnes (et nombreuses!) mains et que c’est rassurant par rapport à ce qui se passe au Sud.
Juste à ce moment, l’excellent Alec Castonguay débutait son Midi Info à la radio de Radio-Canada avec ce qu’il annonçait comme une réflexion sur la fierté d’être québécois, de voir l’effort des citoyens à se déplacer pour aller voter, ajoutant : «Ça ne se passe pas comme ça partout dans le monde ». Ensuite, je le cite :
« Le nouveau Premier ministre ici est issu de la classe moyenne, il est en politique pour les bonnes raisons, il est dans la fleur de l’âge et consacre ses meilleures années au service public. On peut ne pas être d’accord avec ses idées ou son style mais personne ne le soupçonne d’être en politique pour le pouvoir, pour se servir ou pour servir ses puissants amis (…) ensuite, les chefs des deux plus importants partis d’opposition sont homosexuels, sont allés voter hier avec leurs conjoints et ça n’a pas été un facteur dans le débat, mais pas du tout. C’est pas comme ça partout ailleurs, croyez-moi.
« La 4e force politique du Québec est dirigée par une réfugiée palestinienne qui est née à Beyrouth, qui a grandi aux Émirats arabes unis, qui est arrivée au Québec à l’âge de 10 ans sans parler un mot de français. Elle est un pur produit de la loi 101. Elle parle avec cœur de SON pays et personne n’a soulevé ses origines pendant la campagne. Tout ceci est magnifique. On le prend pour acquis, on n’y pense plus mais quand on regarde dans d’autres pays, on a de quoi trouver ça beau.
« C’est pas parfait bien sûr, ça n’empêche pas les débats musclés mais on a le droit une fois de temps en temps d’être fiers de nous et du chemin parcouru dans les dernières décennies au Québec ».
Tout à fait d’accord, M. Castonguay.
Et je signe, un (bien modeste) Gardien de la démocratie.

Photo: courtoisie Élections Québec
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