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Parti courir, no 69. 4 mai 2021.

Je suis parti courir. En réfléchissant à mon état d’esprit. Ça m’arrive. La course, c’est très bon pour ça. Du temps avec soi permet de faire le tour des dossiers. 

Après trois kilomètres, j’en suis venu à la conclusion que j’étais « post-langueur ».

Ça ne vous a peut-être pas frappé mais « langueur » est devenu soudainement un mot à la mode. Jusqu’à maintenant c’était plutôt le genre de mot qu’on lisait dans un poème de Verlaine* et aussi, probablement plus souvent, dans une histoire à propos du débarquement de Normandie.

De quoi il parle, vous vous demandez? Bon, je prends une minute pour expliquer mais c’est bien juste parce que c’est vous : 1944, le premier juin, en France, les résistants écoutent Radio Londres, espérant entendre des instructions. Ce soir-là, le speaker prononce un code, des vers de Verlaine, « Les sanglots longs / Des violons / De l’automne ». Pour les résistants, c’est un grand jour. Ce code annonce qu’ils doivent commencer à saboter les lignes téléphoniques et ferroviaires, en préparation pour le Débarquement.

Le 6 juin, suite du poème-code : « Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone ». 2e signal, celui-ci annonce que le Débarquement se fera dans les prochaines heures. Vous connaissez la suite.

J’en étais où, donc, avant ce détour (honnêtement, je pense que je fais plus de détours dans l’écriture que dans la course)? Ah oui, le retour à la mode du mot « langueur ». Retour qui a commencé en anglais, « languishing » dans le New York Times. Un chroniqueur en parlait comme le terme qui définit notre état d’âme collectif. D’autres chroniqueurs au Québec, ont repris l’idée. Et moi maintenant.

Se languir. Pas en dépression, pas top niveau, quelque part entre les deux. Il ne se passe rien de très excitant, on est vaccinés mais ça n’a pas encore changé grand-chose. Un petit filtre constant de pessimisme. Pour vous donner une idée du genre, j’attendais des pièces bloquées en Europe pour ma Spitfire, je commençais à me dire que je ne roulerais pas avec cet été. 

Partageant le mot « langueur » avec des amis, j’ai fini par réaliser que pas mal tout le monde est au même endroit. On résiste mais ça commence à être long longtemps. Et long longtemps, ça ne finit pas de finir! 

J’ai aussi identifié un coupable. Plusieurs en fait. Cinq jours de très beau temps en avril. Une espèce de faux-départ d’été. On se voyait déjà au golf et en vélo, on avait remisé les manches longues pour des mois et puis, non, de la neige. 

C’était assez chien, ça. On n’en avait pas besoin. 

Mais on est fait fort. Ça va mieux. La neige a fondu, le thermomètre est remonté dans les deux chiffres, Cole Caufield est arrivé à Montréal, les nouvelles pandémiques sont positives, alors la langueur est retournée à l’abri, chez Verlaine. 

Et mes pièces d’auto sont en route depuis l’Angleterre. 

Chanson d’automne

Paul Verlaine

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon coeur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais

Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens

Catégories : Mai 2021

2 commentaires

yves bernard · 4 mai 2021 à 19h35

génial la photo et le poème de Verlaine… cette prose est pour un gars de sport est comme compter le but gagnant…(hihi)
Sérieux très beau texte. Comment fais-tu? (décidément je crois je vais aller moi aussi à la SQDC)

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